Le Salvador renforce sa présence militaire en Haïti. Le président salvadorien, Nayib Bukele, a ordonné le déploiement de plusieurs milliers de soldats lourdement armés dans le pays caribéen. Officiellement, cette opération vise à retrouver quatre militaires salvadoriens enlevés à la mi-octobre par des groupes armés aux abords de Port-au-Prince.
L’intervention a reçu l’autorisation du gouvernement intérimaire haïtien mercredi dernier. Les quatre hommes recherchés sont des techniciens en aéronautique qui avaient été envoyés en Haïti dans le cadre d’une mission internationale. Ils faisaient partie d’un contingent d’environ 200 militaires salvadoriens intégrés à la Force de suppression des gangs (FSG), soutenue par les Nations unies.
Toutefois, l’ampleur du renfort militaire suscite des interrogations. Selon Jake Johnston, analyste au Center for Economic Policy and Research, l’envoi d’un tel nombre de soldats dépasse largement les besoins d’une simple opération de recherche. Une autre spécialiste de la situation haïtienne, citée sous couvert d’anonymat par La Presse, estime également qu’une mobilisation de près de 2 000 militaires ne saurait se justifier uniquement par la recherche de quatre personnes.
Face aux inquiétudes, Nayib Bukele a tenu à rassurer les Haïtiens. Dans un message publié sur les réseaux sociaux, il a rejeté toute intention d’invasion ou de contrôle des ressources du pays. Le chef de l’État salvadorien affirme que son seul objectif est de récupérer ses ressortissants et de contribuer à combattre les groupes criminels responsables des violences contre les populations.
Une stratégie sécuritaire qui divise
Le président salvadorien a également adressé un avertissement aux ravisseurs. Il leur a demandé de libérer rapidement les otages, sous peine de subir une intervention militaire particulièrement ferme. Cette menace fait référence à sa politique de lutte contre les gangs au Salvador.
Présentée comme un modèle par plusieurs dirigeants conservateurs d’Amérique latine, cette stratégie reste néanmoins controversée. Des organisations de défense des droits humains dénoncent notamment les arrestations massives effectuées sous le régime de l’état d’urgence. Elles reprochent aux autorités salvadoriennes d’avoir emprisonné des dizaines de milliers de personnes soupçonnées d’appartenir à des gangs, parfois sans garanties judiciaires suffisantes. Des personnes innocentes auraient également été touchées par ces opérations.
En Haïti, la situation sécuritaire demeure particulièrement préoccupante. Les groupes armés ont considérablement étendu leur influence depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021. Ils contrôlent désormais près de 90 % de Port-au-Prince et sont présents dans au moins cinq des dix départements du pays.
Les conséquences pour la population sont considérables. D’après les chiffres des Nations unies, plus de 5 000 personnes ont été tuées en Haïti au cours de l’année dernière. Des centaines de milliers d’habitants ont également été contraints de quitter leur domicile pour échapper aux violences.
Plusieurs forces étrangères présentes sur le terrain
L’arrivée des militaires salvadoriens intervient dans un contexte où plusieurs dispositifs internationaux et privés sont déjà engagés dans la lutte contre l’insécurité en Haïti.
Une première mission internationale dirigée par le Kenya avait été déployée pour soutenir les forces haïtiennes. Faute de moyens suffisants et de résultats satisfaisants, elle a finalement laissé la place à la Force de suppression des gangs. Cette nouvelle structure dispose d’un mandat plus étendu, qui lui permet de collaborer avec la police et l’armée haïtiennes, mais aussi d’intervenir de manière autonome dans certaines circonstances.
Parallèlement, les autorités haïtiennes ont sollicité les services d’une société militaire privée américaine dirigée par Erik Prince, fondateur de Blackwater, une entreprise controversée pour ses activités en Irak.
Cette multiplication des intervenants étrangers soulève des préoccupations. Diego Da Rin, analyste de l’International Crisis Group, met notamment en garde contre les risques liés à l’absence de coordination suffisante entre les différentes forces présentes sur le territoire. Une telle situation pourrait exposer davantage les populations civiles aux conséquences des opérations militaires.
Le déploiement salvadorien bénéficie également d’un soutien au sein de la classe politique américaine. Le président Nayib Bukele, qui entretient des relations étroites avec l’administration de Donald Trump, a pris soin d’obtenir l’accord du dirigeant américain avant de lancer son opération en Haïti.
Le républicain Brian Mast, président de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants des États-Unis, a salué cette initiative. Dans un entretien accordé au média Axios, il a estimé que les interventions de la Force de suppression des gangs restaient insuffisamment offensives. Il a exprimé l’espoir que les nouvelles troupes engagées adoptent une approche beaucoup plus déterminée contre les groupes armés, tout en précisant que Washington ne souhaitait pas assumer directement ce rôle.
L’arrivée de ces milliers de soldats ouvre ainsi une nouvelle séquence dans la crise sécuritaire haïtienne, alors que la multiplication des interventions étrangères pose toujours la question de leur coordination et de la protection des civils.


