(Bunia, République démocratique du Congo) Il y a eu quatre morts en seulement 24 heures. On a dit aux familles qu’elles devaient enterrer les corps elles-mêmes, les travailleurs de la morgue étant trop occupés pour aider. Dix-neuf personnes étaient déjà mortes dans le camp ce mois-là, beaucoup plus que d’habitude.
Dans les camps de la province de l’Ituri, épicentre de l’éclosion d’Ebola en République démocratique du Congo, le virus semble se propager parmi les tentes surpeuplées qui abritent plus d’un million de déplacés.
Malgré l’aide médicale dépêchée depuis mai, la lutte contre l’Ebola demeure un défi colossal. Dans les camps, les conditions sanitaires sont épouvantables. Les patients disparaissent dans les méandres du camp. Retrouver quiconque ayant pu être infecté au contact d’un malade relève du miracle.
L’Ebola se propage en RDC et fait des morts dans ces camps où vivent des milliers de personnes vulnérables ayant fui la violence ailleurs dans la province de l’Ituri. Plus de 80 % des nouveaux cas d’Ebola dans l’est de la RDC sont détectés chez des gens sans contacts connus avec des personnes infectées, selon l’Organisation mondiale de la santé.
Grèves de travailleurs de la santé non payés, attaques contre des centres de traitement, populations très mobiles, tous ces facteurs empirent les choses. Le ministère de la Santé de la RDC dénombre 2423 cas confirmés d’Ebola et 967 morts en date de cette semaine. Selon l’OMS, les vrais chiffres pourraient être de deux à quatre fois plus élevés.
Pas d’eau, pas d’hygiène
Le manque sévère d’eau rend l’hygiène – essentielle pour arrêter la propagation de la maladie – pratiquement impossible.
Au camp de Kigonze, où s’entassent 20 000 personnes, les stations de distribution d’eau se comptent sur les doigts de la main. Les gens font la queue au robinet avec des contenants jaunes.
Au camp de Tsere, à Rwampara, en périphérie de Bunia, capitale provinciale, 6400 personnes s’abreuvent à un seul réservoir. Des latrines débordant d’excréments n’ont pas été entretenues depuis leur construction en 2023, affirment les résidants.
Pendant l’Ebola, il faut se laver les mains tout le temps pour éviter la contamination ; comment faire sans robinets, sans lavabos, sans savon ?
Esther Mave, présidente du camp de Tsere
L’insalubrité des camps vient en partie des récentes coupes à l’aide étrangère décrétées par Donald Trump. Selon les Nations unies, le financement des toilettes et des stations de lavage des mains en RDC a été sabré de moitié entre 2024 et 2025.
Au moins 55 personnes sont mortes à Kigonze entre avril et le 30 juin, affirme Étienne Dz’Djo Ndrutsi, président du camp. C’est neuf fois plus que les deux morts par mois normalement enregistrées, dit-il.
Au moins quatre de ces morts étaient des cas confirmés d’Ebola, mais un grand nombre de familles ont refusé tout test ou prélèvement par méfiance envers les autorités après des années de négligence.
« Il nous faut plus de lits pour mettre tous les corps. J’ai peur qu’on meure tous de l’Ebola ici. », Étienne Dz’Djo Ndrutsi, président du camp de Kigonze
Lors d’un reportage à Kigonze, fin juin, des femmes et des enfants se pressaient par dizaines contre les cercueils de trois personnes mortes la veille.
Les défunts, deux hommes et une femme, avaient eu des symptômes de l’Ebola – fièvre, maux de tête, vomissements –, mais les prélèvements post-mortem n’avaient pas encore été testés pour le virus, qui est très contagieux dans les cadavres.
Des femmes caressaient les cercueils en chantant et en pleurant. Durant leur déplacement dans le camp, des centaines de résidants sont sortis de leurs abris de fortune et se sont rués sur les cercueils. Une partie de la foule a ensuite grimpé sur le camion transportant les corps vers l’enterrement. Des endeuillés étaient assis sur les cercueils et des enfants couraient derrière le camion alors qu’il cahotait sur la route vers le cimetière.
Les habitants de la région se sont réfugiés dans les camps à cause de décennies de violence entre des milices ethniques rivales et des groupes armés qui se disputent des terres, le contrôle des axes commerciaux et l’accès à l’or et au bois.
Les fermiers locaux fuient
Au camp de Tsere, les résidants travaillent comme journaliers dans des fermes environnantes et vendent du bois de chauffage. Mais depuis peu, plusieurs fermiers locaux ont fui le virus, laissant les déplacés encore plus démunis. « On veut s’en aller du camp », affirme Baudouin Unega, 74 ans. « Personne ne veut vivre ici, mais il n’y a pas d’argent pour qu’on parte. »
Le même jour, Tsere a enregistré une autre mort. Espérance Raciu Ucwimungu, 40 ans, est morte après avoir montré les symptômes de l’Ebola. Sa sœur Chantal Imani, 32 ans, et sa fille, Wivine Biwiga, 23 ans, pleuraient à l’extérieur de la hutte qu’elles avaient partagée avec la défunte.
Malgré les conditions déplorables et la peur de l’Ebola qui plane sur les camps, la vie continue. Des enfants courent dans les ruelles étroites. Les marchés où se vendent les biens de base sont animés. Des femmes lavent du linge et se tressent les cheveux à l’ombre.
Le soir des funérailles à Kigonze, Isaak Dieume, 18 ans, a pressé une vieille trompette contre ses lèvres. Des enfants se sont rassemblés autour et des femmes préparant un repas à proximité l’ont écouté jouer un air doux.
Les notes claires volaient dans l’air, leur son métallique apportant un moment de joie dans un après-midi de chagrin et de deuil.
Cet article a été publié dans le New York Times.


