Herméneutique d’une promesse structurante, « Plus loin, ensemble » ou la téléologie d’un État en voie d’auto-transcendance

Par Charbel Aïhou

 

Il est des moments dans l’histoire des communautés politiques où la parole programmatique cesse d’être simple agrégat de mesures techniques pour s’ériger en véritable architecte du devenir collectif, c’est-à-dire en matrice herméneutique permettant de relire le passé, d’ordonner le présent et de configurer l’horizon du possible. La récente présentation du projet de société « Plus loin, ensemble » du candidat Romuald WADAGNI à la présidentielle 2026 au Bénin,, à s’inscrit précisément dans cette épaisseur signifiante où l’économie politique, la rationalité administrative et la téléologie sociale convergent vers une même exigence : la production d’un État performatif, c’est-à-dire capable de se dire en actes et de s’accomplir dans ses propres énoncés. Ce projet ne se laisse pas réduire à un catalogue de promesses ; il se déploie plutôt comme une ontologie pratique du développement, dont le cœur battant réside dans une dialectique subtile entre continuité et dépassement. Continuité, en ce qu’il prolonge les dynamiques structurelles déjà enclenchées dans le ; dépassement, en ce qu’il ambitionne d’en intensifier les effets au profit d’une redistribution plus inclusive des fruits de la croissance.

De la rigueur technocratique à la normativité transformative

Il importe d’abord de souligner que la cohérence interne de ce projet trouve son principe d’intelligibilité dans le profil même de son porteur. incarne une figure singulière dans l’espace politique contemporain : celle du technocrate herméneute, c’est-à-dire d’un acteur capable de traduire les contraintes macroéconomiques en significations sociales partageables. La rigueur budgétaire, souvent perçue comme une abstraction austère, se mue ici en éthique de la responsabilité intergénérationnelle. L’assainissement des finances publiques, la crédibilisation internationale, l’accès maîtrisé aux marchés ne sont plus des finalités closes sur elles-mêmes ; ils deviennent les conditions de possibilité d’un projet plus vaste : l’émancipation matérielle et symbolique des populations. Ainsi, l’axe économique du programme ne se contente pas d’énoncer une croissance quantitative ; il propose une véritable re-sémantisation de la richesse, désormais envisagée comme capacité collective à produire, transformer et redistribuer.

 

L’industrialisation comme métaphysique du réel productif

L’un des points saillants du projet réside dans l’insistance sur l’industrialisation. Mais il serait réducteur d’y voir une simple stratégie sectorielle. Il s’agit en réalité d’une métaphysique du réel productif, où la transformation locale des matières premières devient le symbole d’une souveraineté reconquise. Dans cette perspective, les zones économiques spéciales, la valorisation des chaînes agricoles, le soutien aux PME ne constituent pas des mesures disparates, mais les moments d’un même mouvement : arracher le pays à la condition de périphérie extractive pour l’inscrire dans une centralité productive. Cette orientation trouve un écho profond dans la trajectoire personnelle de Romuald WADAGNI, dont la maîtrise des instruments financiers internationaux confère à cette ambition une crédibilité rarement égalée. Loin des incantations, l’industrialisation devient ici une pratique gouvernée par la compétence.

L’inclusion sociale comme correctif éthique de la croissance

Mais ce qui confère à ce projet sa dimension proprement politique, au sens noble du terme, c’est l’effort manifeste pour réintroduire le social au cœur de la dynamique économique. L’extension de l’assurance maladie, l’accès à l’eau potable, les programmes de logements sociaux ne sont pas de simples appendices ; ils constituent le contrepoint éthique d’une croissance qui, sans cela, risquerait de se dissoudre dans l’inégalité. Nous assistons ici à une tentative de synthèse entre deux rationalités souvent opposées : la rationalité de l’efficacité économique, et la rationalité de la justice sociale. Cette synthèse, loin d’être triviale, s’apparente à ce que l’on pourrait qualifier de contractualisme implicite renouvelé, où l’État, en échange de la discipline collective qu’il exige, garantit en retour des conditions de vie dignes et améliorées.

Le capital humain comme lieu d’une ontogenèse nationale

L’accent mis sur l’éducation, la formation technique et le capital humain mérite une attention particulière. Il révèle une compréhension fine d’un principe fondamental : aucun développement durable ne saurait s’édifier sans la transformation qualitative de l’homme lui-même. La réforme de l’enseignement technique, la promotion des métiers industriels, la digitalisation éducative traduisent une volonté de faire de chaque citoyen non plus un simple bénéficiaire des politiques publiques, mais un co-producteur du destin national. En cela, le projet rejoint une intuition philosophique majeure : la nation n’est pas seulement un territoire ou une économie, elle est avant tout une communauté de compétences en devenir.

Gouvernance, transparence et performativité étatique

L’insistance sur la gouvernance et la digitalisation de l’administration témoigne d’une ambition plus profonde : celle de construire un État qui ne soit plus seulement prescriptif, mais effectivement opératoire. La lutte contre la corruption, la transparence, l’efficacité judiciaire ne relèvent pas ici d’une rhétorique morale ; elles constituent les conditions d’une performativité institutionnelle, c’est-à-dire la capacité pour les normes de produire réellement les effets qu’elles énoncent. Or, cette exigence de cohérence entre le dire et le faire trouve un ancrage direct dans le parcours de Romuald WADAGNI, dont l’action passée a précisément consisté à réduire l’écart entre la promesse publique et sa réalisation effective.

« Plus loin, ensemble », une éthique de la co-appartenance

Enfin, il convient de s’arrêter sur la dimension symbolique du slogan lui-même : Plus loin, ensemble. Derrière cette formule apparemment simple se déploie une véritable éthique de la co-appartenance, où le destin individuel se trouve irréductiblement lié au destin collectif. Aller « plus loin » implique un dépassement des inerties historiques ; le faire « ensemble » suppose une reconnaissance mutuelle des appartenances, des différences et des solidarités. Ce double mouvement constitue, en dernière analyse, la clé de voûte du projet : unir sans uniformiser, transformer sans exclure, moderniser sans déraciner.

Une congruence rare entre l’homme et l’idée

Il est rare, dans l’histoire politique contemporaine, d’observer une telle congruence entre le profil d’un candidat et l’architecture de son projet. En cela , la compétence technique ne se juxtapose pas à l’ambition politique ; elle en constitue le fondement même. Son projet de société apparaît dès lors comme la projection rationnelle d’un habitus intellectuel façonné par la rigueur, la méthode et le sens de l’État. Ce n’est pas seulement un programme ; c’est une grammaire du possible, une tentative de réécriture du réel à partir des contraintes mêmes qui semblaient en limiter l’horizon. Ainsi, loin des séductions éphémères du verbe politique, « Plus loin, ensemble » s’impose comme une proposition dense, exigeante, mais profondément cohérente : celle d’un Bénin qui, conscient de ses acquis, choisit délibérément de se porter au-delà de lui-même. Et peut-être est-ce là, en définitive, la véritable promesse de ce projet : non pas simplement gouverner le présent, mais rendre pensable et praticable un avenir plus vaste que lui.

 

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