Vol de bétail : l’Afrique de l’Ouest change de stratégie sécuritaire

 

Réunis à Dakar avec l’appui de la FAO, les États ouest-africains ont acté un tournant dans la lutte contre le vol de bétail, désormais considéré comme une menace sécuritaire transfrontalière liée à la criminalité organisée et au financement des groupes armés.

Longtemps assimilé à une délinquance rurale, le vol de bétail est aujourd’hui identifié comme un facteur majeur d’instabilité régionale. Les participants à l’atelier sous-régional organisé du 9 au 12 février à Dakar ont plaidé pour une réponse collective, fondée sur la répression pénale, la coopération sécuritaire entre États et l’usage d’outils technologiques de traçabilité.

La rencontre réunit plus de 70 acteurs issus de quinze pays d’Afrique de l’Ouest, dont des représentants gouvernementaux, des forces de sécurité, des organisations pastorales, des institutions régionales, des partenaires internationaux et le secteur privé.

Le ministre sénégalais de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage, Mabouba Diagne, a alerté sur les conséquences du phénomène, qu’il qualifie de menace directe pour la sécurité alimentaire, la cohésion sociale et la stabilité territoriale. Il a appelé à des stratégies nationales cohérentes, appuyées par une coopération transfrontalière renforcée.

Le Mali a présenté son expérience récente. Selon le ministre de l’Élevage et de la Pêche, Youba Ba, le pays a intégré le vol de bétail dans son Code pénal, avec des peines pouvant atteindre dix ans de prison, et adopté une stratégie nationale de sécurisation du cheptel couvrant la période 2025-2034. Pour Bamako, le bétail constitue désormais une source de financement pour des réseaux criminels et terroristes, imposant une réponse ferme de l’État.

Les données de la FAO confirment l’ampleur du phénomène. Les pertes économiques liées au vol de bétail dépassent 467 millions de dollars par an dans la sous-région. Le Nigéria enregistre près de 478 millions de dollars de pertes sur cinq ans, le Mali 32 millions, tandis que le Sénégal subit des pertes annuelles estimées à 3,2 millions de dollars.

Au-delà de l’impact économique, la FAO souligne la structuration progressive d’une criminalité transfrontalière exploitant des couloirs de mobilité difficiles à contrôler. Dans des zones comme le Liptako-Gourma ou le bassin du lac Tchad, le bétail sert à la fois de marchandise et d’outil de pression pour des groupes armés, alimentant l’insécurité.

Pour la coordonnatrice sous-régionale de la FAO, Bintia Stephen Tchicaya, aucune réponse strictement nationale ne peut suffire face à un phénomène qui ignore les frontières. Elle plaide pour des approches concertées associant États, justice, forces de sécurité, collectivités locales et communautés pastorales.

Dans cette dynamique, la FAO a présenté un programme régional de lutte contre le vol de bétail couvrant la période 2026-2030. Doté d’un budget de 345,13 millions de dollars, il vise une réduction de 70 % du phénomène d’ici 2031. La stratégie repose notamment sur la digitalisation et la traçabilité du cheptel, avec l’utilisation de technologies telles que les boucles RFID, les bolus électroniques et le suivi GPS, ainsi que l’interconnexion des bases de données nationales.

Les travaux de Dakar doivent déboucher sur la mise en place d’une coalition sous-régionale multi-acteurs et sur des recommandations opérationnelles destinées à harmoniser les réponses nationales autour d’une stratégie régionale durable face à un fléau devenu central dans l’insécurité des zones rurales ouest-africaines.

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